mardi 27 mai à 21h au cinéma LE FOGATA

LUNA PAPA de Bakhtiar KHUDOJNAZAROV (1999 - 1h47) Tadjikistan
Grand Prix du Festival des Trois Continents
Nantes 1999 Prix du Jeune Public

Pas si longtemps après la chute du réalisme socialiste, voici que quelque part en Asie Centrale, un enfant à naître joue la voix off dans le ventre de sa mère, et que tout bascule entre réel et imaginaire.


La toute jeune Mamlakat se retrouve enceinte sans trop savoir comment. « Cela » s'est passé une nuit un peu magique, au clair de lune. Elle a entendu la voix charmeuse d'un homme qui se disait acteur de théâtre, senti des bras autour de sa taille, puis dévalé voluptueusement la pente abrupte d'un ravin, enlacée à son mystérieux amant. Elle s'est réveillée seule au bord de l'eau...
Commentaire du futur embryon, en voix off : « Les gouttes de mon père et de ma mère se sont rencontrées. » Cette grossesse abracadabrante est le fil conducteur de Luna Papa, film sarabande d'une époustouflante énergie et d'une capiteuse absurdité. Mamlakat habite une drôle de ville sans âge, foutoir baroque et ensoleillé quelque part en ex-URSS. Son frère a un grain depuis qu'il s'est blessé à la guerre en Afghanistan. Son père a des principes depuis toujours. Ce vieux vétérinaire sans clients entend laver l'affront fait à sa fille. Tous trois décident d'écumer la région pour retrouver le géniteur inconnu et le marier à Mamlakat...
L'image foisonne de détails incongrus, fugaces ; les péripéties se télescopent à une cadence infernale. Devant ce déluge tragi-comique, on songe au dernier Kusturica, Chat noir, chat blanc, mais Bakhtiar Khudojnazarov mérite mieux que le label de simple épigone. Par-delà son style exubérant et sa virtuosité à créer du faste avec pas grand-chose, par les seules trouvailles de la mise en scène, le cinéaste tadjik sait en effet donner une réelle intensité à l'histoire qu'il raconte. Et, contrairement à Kusturica*, il se tient plutôt du côté des femmes. Aimante, émotive, impérieuse, déchaînée, sa jeune héroïne Mamlakat recueille tous nos suffrages, aussi bien lorsqu'elle cherche, la mort dans l'âme, à avorter, que quand elle braque le père supposé, et si lâche, de son enfant. Au pays détraqué de Luna Papa, une Asie centrale de fantaisie en proie à d'ubuesques guérillas, les hommes sont tous diminués, dépassés ou défaillants. Dans ce contexte, la quête d'un père digne de ce nom pour un enfant à naître prend une tournure poignante. Malgré l'accumulation de gags réjouissants, l'issue de l'épopée ne laisse pas d'inquiéter. Le bébé verra-t-il ce monde ? Ce monde mérite-t-il d'être vu ? Honneur au cinéaste, qui sait entretenir ce double suspense pendant tout son film, et au-delà...
-( Louis Guichard - telerama)




Chulpan Khamatova dans le rôle de Mamlakat



*Kusturica - lauréat de 2 palmes d'or - a fait le film sur Maradona présenté au festival de Cannes